Le 19 mars dernier, une étudiante de Concordia en linguistique, Yuliya Manyakina, prend le pari d’interroger le grand linguiste et activiste politique, Noam Chomsky, par courriel. Brandissant une belle audace elle lui demande son avis sur la grève étudiante du Québec. À sa plus grande surprise, Chomsky lui répond. Courte réponse de deux paragraphes, il lui apprend qu’il y a dix ans, au Mexique, un mouvement étudiant de grève a réussi à faire plier le gouvernement qui a dû retirer son projet d’augmenter les frais de scolarité. Le père de la grammaire générative clos son bref exposé en lui rappelant qu’imposer des frais de scolarité n’est jamais nécessaire et ressort d’un choix idéologique, que le piège de la dette est une bonne façon d’endoctriner, ou si l’on veut, de contrôler la population instruite.
Le mot a alors commencé à circuler dans les réseaux sociaux. L’argument porte. Mais je suis resté sur ma faim. De quelle grève mexicaine Chomsky voulait-il parler ?
Voilà ce que j’ai trouvé à ce sujet.
Tout a commencé à l’UNAM, l’Université Nationale Autonome de Mexico, en 1999. Célèbre pour le soulèvement fracassant de ses étudiants, en 1968, contre la tenue des Jeux olympiques dans la capitale. Grande université contestataire, l’UNAM semble être le fer de lance des combats sociaux de la nation mexicaine. Or donc, le recteur de cette grande institution, Francisco Barnes de Castro, annonce en janvier 1999 qu’il va augmenter les frais de scolarité à 680 pesos par semestre (soit environ 68$ US). L’université est pratiquement gratuite au Mexique. Quelques sous sont exigés ici et là, mais dans les faits, la gratuité était théoriquement appliquée. Il faut savoir qu’un récent rapport de la Banque Mondiale indique que plus de 38 millions de Mexicains (soit 40% de la population) vivent avec moins de deux dollars par jour. Que cette augmentation drastique présageait le début d’un mouvement idéologique néolibéral qui allait certainement en imposer d’autres et ce, sachant que dans le troisième article de la Constitution de l’état mexicain il est bien stipulé que toute éducation donnée par l’état sera gratuite. Barnes contrevient à la constitution, mais garde le cap, impose ses vues, choisit la ligne dure.
Les étudiants lient cette volonté d’augmenter les frais de scolarité avec le désir du gouvernement Zedillo de l’époque de privatiser les services de santé ainsi que l’électricité.
Le 18 mars, plus de 100 000 personnes descendent dans la rue à Mexico et se rendent au Palais National, manifestant contre la privatisation de la société. Les étudiants marchent avec le peuple.
Sommé de se rétracter, Barnes répète son mantra. Les étudiants organisent alors un Conseil Général de Grève. La grève générale est votée le 20 avril 1999. Le conflit débute.
Une grande réunion a lieu le 24 avril, à l’UNAM, réunissant les représentants de quinze universités alliées. Le mouvement zapatiste et le syndicat des travailleurs de l’UNAM appuient spontanément la grève générale. L’opinion publique est conquise.
Mexico voit alors son territoire se paver de marcheurs convaincus. L’une des plus importantes manifestations, celle du 12 mai 1999, qui culmine à la grande place de la ville, le Zocalo, réunit plus de 100 000 personnes en faveur des revendications étudiantes.
Procédure étonnante, le Conseil Général de Grève organise, le 27 mai, un référendum populaire sur l’éducation publique gratuite, distribuant des bulletins de vote dans les parcs, à la sortie des stations de métro, dans les rues. Plus de 700 000 votes seront comptabilisés. Le résultat : plus de 89% des gens souhaitent que l’éducation publique reste gratuite.
Répondant à la vague d’appuis pour les étudiants, le 3 juin, Barnes propose que les frais de scolarité soient payés sur une base volontaire. Le Conseil Général de Grève rejette cette idée, prône la gratuité universelle.
Le conflit se poursuit, des rues du centre-ville de Mexico sont bloquées par les manifestants, le tout s’enlise, mais la persévérance et la détermination des étudiants viennent à bout, à tout le moins, du recteur de l’UNAM, qui démissionne de son poste, en novembre 1999.
Ayant cédé déjà sur plusieurs demandes des étudiants, Barnes s’incline quand ceux-ci, forts de leur succès, exigent encore plus de mesures pour garantir l’accessibilité à l’éducation.
Un nouveau recteur est nommé en janvier 2000. Le contentieux persiste. Le climat s’envenime. Un grand affrontement entre les forces de l’ordre et un groupe de manifestants sur le campus de l’UNAM se conclut par 632 arrestations, le 7 février 2000. Fin de la grève générale. La gratuité scolaire est reconduite. Le combat est gagné.
L’UNAM, qui existe alors depuis 89 ans, n’aura jamais vécu conflit étudiant plus long, plus harassant.
N’avons-nous pas une leçon à tirer de la formidable conviction de ces étudiants disposés à maintenir la grève coûte que coûte tant que leurs revendications n’aient pas été avalisées par le pouvoir ?
Il semblerait bien qu’ici, au Québec, on ait choisi d’étirer artificiellement le conflit avec les étudiants pour aller en élection sur cette question. Mais l’essoufflement tant claironné du mouvement étudiant ne semble pas avoir lieu. Leur détermination est intacte et l’indignation de leurs supporteurs persiste.
Mes références sont: rwor.org (revolutionary worker online) «Students strike in Mexico city» daté du 27 juin 1999; wsws.org (world socialist web site); le New York time web, article de Julia Preston daté du 8 juin 1999 «University officials yield to student strike in Mexico»; et l’article wikipédia «1999 UNAM strike».