Les ruptures amoureuses nous transforment en zombies

Je faisais ma grande personne. Mon adulte de façade avec des cheveux secs et des yeux bien droits dans leurs orbites. J’étais ficelé, mais je réagissais en souverain anonyme.  Maintenant, je viens de tomber les deux pieds dans la douleur, sans filet et dans la panique.

Qui sommes-nous pour opérer des amputations relationnelles avec autant de sang-froid ? Pourquoi n’ai-je pas pleuré encore plus sachant bien que j’allais souffrir immodérément ?

Une femme que j’ai aimée, avec qui j’avais développé une intimité difficile, mais rieuse, éprouvante, mais stimulante à la fois, vient de me quitter. Elle ne m’aime plus. Je l’aime encore. Je ne suis pas encore un ami. Je dois passer à travers le gouffre sans fin et les tribulations de la géhenne en sachant que je vais devoir m’arracher l’amour que j’ai encore pour elle afin que les dieux me permettent éventuellement de la revoir. Si j’en suis encore capable.

Dépendance, folie amoureuse, exagération sentimentale ? Mais qu’est-ce que serait la vie sans cette vive glissade à deux ? Malheureux seul est-ce mieux que malheureux à deux ? Qui est vraiment heureux à 100% en couple, sans me lancer des généralités et tout en évitant de tomber dans la psychologie de fond de ruelle de l’espoir ? Et qu’est-ce que ça veut dire être heureux, modérer tous ses transports et rentrer dans le rang ? Sacrifier tout, sacrifier en partie, se recentrer, méditer, se calmer, s’aimer tellement qu’on arrive à aimer les autres autant, changer du tout au tout, perdre le nord, gagner le sud ?

Les gens de droite vont me dire : ressaisis-toi, la vie est cruelle, il faut y résister, survival of the fitest, Darwin, une douche froide de réalité, tu n’as pas le choix sinon tu coules avec le bateau de la représentation, et en plus tu vas emmerder les autres.

Les gens de gauche vont me dire : je peux te consoler, t’écouter, parle-moi, laisse couler ta douleur dans mes oreilles, viens que je te donne des caresses de rechange, je suis avec toi, nous t’aimons, viens prendre une bière.

En fait ce qui rapproche les gens de droite et les gens de gauche c’est bien la bière.

Alors bon ensuite, ta douleur, elle reste. C’est la chose la plus personnelle que tu possèdes, elle ne s’échange pas au magasin pour une douleur moins forte, plus tolérable, elle n’a pas d’autodestruction programmée après consommation rapide. Elle reste.

Je lance ce chiffre au hasard, mais sur trois millions de personnes à Montréal, j’imagine qu’au moins 10 000 personnes vivent actuellement une blessure d’abandon, indécente, sauvage, qu’ils ne peuvent exprimer, pour la plupart, qu’ils devront somatiser en buvant trop, se droguant trop, se réfugiant chez eux en fermant les volets. Je fais partie de cette faune interlope. Zombie sans comédie. Vrai zombie des villes. Les peinés de l’abandon, les dévastés de l’amour, les accaparés d’une douleur sans borne. Je suis en phase zombie. Je n’ai vraiment pas envie de manger personne, sinon ma douleur. Elle me nourrit en me détruisant. Elle me détruit en restant comestible.

Hier j’ai rencontré une folle, une madame qui m’a interpellé, qui lançaient des morceaux de pain sur son terrain par la fenêtre grande ouverte. Résidant dans un demi-sous-sol, elle offrait de la nourriture à des oiseaux inexistants. J’attends un ami. Elle me voit interloqué puis me lance à la volée qu’elle nourrit les oiseaux pour demain quand le soleil sera revenu. Une discussion s’en suit. Elle m’offre une bière. Me demande de la payer. Je lui rétorque que je peux aller au dépanneur tout près et me l’acheter à moindre prix. Elle décide alors de me la donner. Cette femme est seule, terriblement seule. Elle fricote de l’artisanat ou quelques projets créatifs. Dans la mi-quarantaine, elle a tout le profil d’une femme seule qui délire. Elle délire. Ses propos sont incohérents. Elle veut vendre n’importe quoi dans son appartement puis change d’idée. Cette femme est pauvre et seule. Je me ravise. J’accepte de boire sa bière, mais je lui donne le prix que je l’aurais payé au dépanneur. Je suis sur le gazon, en face de chez elle. C’est la nuit. J’ai un verre de bière qu’elle vient de me passer par la fenêtre. J’attends mon ami. Elle est dans son appartement, les coudes sur le rebord de sa fenêtre, elle triture des décorations de noël du Dollorama. Le visage anguleux et large, les mains vieilles d’avoir vécu, l’accoutrement en camaïeux de rouge et jaune, elle ressemble à une femme habillée pour travailler à l’intérieur, pour faire son lavage.

Serge Fiori a bien raison. Si on a mis quelqu’un au monde, nous avons le devoir de l’écouter. Même s’il délire. Même si sa douleur est insoutenable et le stoïcisme ordinaire qui ne veut pas que l’on étale notre douleur en public, car c’est vulgaire et indécent, est parfois plus cruel que l’épanchement ridicule.

La douleur amoureuse est toujours ridicule. Il y a un lot de mille farces sur le sujet. C’est con avoir mal parce que quelques milliers de neurones sont connectés bizarrement ou que la biochimie de notre corps nous lance des messages de détresse quand tout le monde autour s’en fiche et reste relativement sécuritaire. Il n’y a pas de catastrophe naturelle, nous ne sommes pas en guerre, tu n’as pas de maladie physique, tu fonctionnes en société et tu as mal en dedans ? Tes neurones ne comprennent pas, alors elles génèrent de la douleur fictive que tu ressens comme de la douleur réelle.

Tes représentations mentales inventent des récits de douleur pour corroborer les sensations de douleur physique que tu ressens. Le cercle est vicieux. Ouroboro triste de la douleur amoureuse.

Ce que j’exprime, au moins 10 000 personnes à Montréal le vivent présentement, à divers degrés. J’invente un chiffre au hasard. Je me dis que c’est impossible que ce soit moins que ça et que c’est certainement plus que ça. C’est sans doute plus que ça. Le chiffre exact me ferait sans doute paniquer encore plus. Alors j’ai imaginé à la baisse le nombre des malheureux en amour, des délaissés de fin de couple.

Nous sommes tous des zombies. Chacun de ces 10 000 est un zombie affectif. Un zombie c’est lent, ça grogne, ça marche en avant les bras tendus pour attraper une douleur oppressante qui ne diminue pas. C’est aussi drôle et stupide un zombie. C’est facile à tuer, c’est même déjà mort. On ne peut offrir qu’une surmort à un zombie.

Suis-je théâtral ? Sans doute un peu. Mais les sensations que je décris sont véridiques et ne font pas de bien.

Published in:Uncategorized |on mai 4th, 2013 |Réagir »

J’aimerais inventer un personnage de libraire agressif

La librairie est un lieu étrangement tranquille.

Pourtant, plusieurs livres y crient, s’y plaignent, soulèvent des injustices, exposent des faits troublants, défendent les petits contre les grands et font du brouhaha avec l’air qu’on respire.

La librairie est vraiment un lieu de rétention anale. Et je ne dis pas ça avec mépris, j’analyse seulement en psychanalyste de fin de semaine la charge agressive latente qui s’y cache. Dans les livres, tous ces bruits, ces mots qui foncent dans nos egos de pacotille, ces larmoiements, ces pensées stoïques si courageuses, ces dépits si sophistiqués dans un espace où les libraires sont courtois, discrets, à la limite silencieux, timorés.

C’est honteux et paradoxal, inapproprié et bête. Depuis que je fréquente les librairies, après mon passage comme libraire dans les deux grandes chaînes québécoises et depuis mon expérience comme aide-gérant d’une librairie d’occasion, je l’ai constaté à plusieurs reprises : les libraires se retiennent, usent d’une retenue formidable, zippent leur cerveau, brident leur élan. Ce sont des gladiateurs qui se battent contre l’indifférence du monde et la logorrhée des hommes et nous ne les célébrons jamais à leur juste valeur. J’en conviens, j’aimerais qu’ils se fâchent plus souvent, qu’ils me lancent des livres à la figure, qu’ils m’assènent des coups de Temps perdu ou d’âge d’homme. Il n’y a pas assez de libraires agressifs. Je le déplore. Je m’en chagrine.

Dans le roman que je suis en train d’écrire, je me promets de créer un personnage de libraire agressif. Tout simplement parce qu’il me semble que cela devrait être son attitude naturelle. Il est là, ou elle est là, le pauvre, la pauvre, à étiqueter des livres, à cisailler des boîtes avec son exacto, à classer par ordre alphabétique le monde et ses littératures en attendant que le vent passe, que Noël arrive, qu’un badaud à barbe ou une engoncée de la tête à la timidité cassante lui tende un livre sur le comptoir.

Je suis exaspéré pour eux. Je leur jette un tas de compassion au visage. J’aimerais d’ailleurs leur enseigner comment devenir agressif, leur dire comment résister avec panache à la compassion. J’essaie d’être mesuré, mais je les plains. Je les plains d’autant plus que je suis passé par là.

Pourquoi n’y a-t-il jamais de meurtre dans les librairies, pourquoi les libraires sont parfois si mornes ? Ne me dites pas que la lecture les a rendus castrés ou pacifiques, mollassons, caciques ou philosophes ? Je n’y crois pas. Leur vivacité est légendaire et leur tâche un sacerdoce qui appelle la modestie. Mais j’aimerais tout de même voir un intellectuel agressif, un libraire qui s’insurgerait délibérément contre les injustices qu’on lui fait subir.

Il est urgent d’inventer un personnage de libraire agressif.

J’imagine un libraire plaqueur, sur la ligne de mêlée au football, un libraire philosophe qui saute sur une personne, la musèle, la projette au sol avant qu’elle ne tire des rayons un autre de ces livres bêtes qui font la fortune des propriétaires de Costco. Foutrement anarchique le plaquage, à terre la folle, à terre le fou, on va vous donner des raisons de vous sauver de la misère intellectuelle en vous rendant le chemin vers la stupidité plus difficile d’accès.

J’imagine un libraire insupportable, violent, qui vous poursuit jusqu’à l’extérieur de la librairie parce que vous avez tâté immodérément un livre, le maculant, sans l’acheter. Vous avez osé le feuilleter pendant trente minutes, un classique, un livre de poche, une possession tranquille, puis vous l’avez laissé au-dessus d’autres livres, à la belle étoile, hors de son nid alphabétique, un livre qui méritait toute votre considération, qui aurait sans doute été bénéfique à votre culture personnelle, qui aurait pu vous édifier. Non, vous avez préféré laisser en plan un livre de poche à douze dollars, un must dans votre bibliothèque, parce que vous êtes trop chiche pour dépenser les douze dollars qu’il vous reste, que vous n’êtes pas encore prêt, que vous hésitez pour des raisons qui ne sont pas pécuniaires à avaler cette œuvre exceptionnelle, ce bout de culture générale, de beauté stylistique qui aurait convenu à votre sensibilité.

L’odieux de votre comportement, c’est que tous ces affronts à la littérature, à la grande culture, vous les commettez devant un libraire qui s’efface, vous regarde avec politesse, vous offre sa bienveillance avec largesse, se ferme la gueule parce qu’il gagne si peu de l’heure pour son bagage culturel et qu’il a si peur que son gérant ou son commerce s’effondre.

Une librairie est un temple anal, une soute à rétention, une église commune avec des prêtres sympathiques, des passeurs dévoués, qui vous jugent parfois lorsque vous sortez de leur antre. Mais ont  trop de dignité pour s’en prendre aux clients qui ne partagent pas leurs valeurs.

J’inventerai un personnage de libraire agressif, car je connais ce sentiment d’impuissance formidable qui étreint tous ces passeurs de livres. Leur modestie et leur retenue sont des sacrifices qu’ils offrent aux valeureux chalands des librairies.

J’aime les libraires, les librairies et les livres et j’ai toujours trouvé qu’il y a un affront à ne pas communier, à ne pas donner notre dîme afin que cette fabuleuse échoppe du savoir, ces trappes à décadence et à liberté de paroles incommensurables, tous ces lieux où s’escriment ces libraires dompteurs de textes sauvages, incongrus et puissants, ne reçoivent pas notre amour sous des formes sonnantes et trébuchantes.

Si j’entre dans une librairie, j’achète quelque chose, ne serait-ce qu’un mille et une nuit, un poche, ou n’importe quel autre livre qui s’accorde au budget d’achat de livres qui est le mien au moment de ma visite. C’est mon rituel. Cela convient à mon équilibre mental. C’est ma façon de calmer le dragon, celui qui bouille d’avoir vu tant d’injustices culturelles, littéraires, celui qui rêve que les livres circulent plus, celui qui a laissé quelques livres neufs sur des bancs de parc, hier, le 23 avril (Parc Baldwin et Émilie-Gamelin), pour communier également avec tous ceux qui n’ont pas les moyens d’acheter leur livre préféré, pour éviter peut-être un vol de plus.

Parce qu’un livre que l’on peut transformer en œuvre d’art en l’annotant, le pliant, le prêtant est toujours plus excitant à lire qu’un livre loué, ou emprunté à la bibliothèque.

Aujourd’hui je m’y mets et j’invente mon personnage de libraire agressif.

(texte lu, dans sa première version, lors d’une table ronde portant sur l’importance du métier de libraire à la librairie Zone libre, 262, Sainte-Catherine Est à Montréal. Événement organisé dans le cadre de la Journée mondiale du livre, le 23 avril 2013. À cette table ronde étaient aussi conviés, Christian Saint-Pierre, Jici Lauzon, Jean Marchand, Rodney Saint-Eloi, Françoise Careil et l’animateur et auteur Alain Farah. Je remercie Mireille Frenette, gérante de la libraire Zone libre, pour cette invitation)

Published in:Uncategorized |on avril 24th, 2013 |Réagir »

La fidélité n’existe pas. En art comme en amour, il n’y a que des tensions résolues ou irrésolues. Il n’y a que l’habit qui compte.

«La fidélité est l’art de pratiquer l’adultère que par la pensée. » Ducoly

Je suis amoureux de ma blonde. En plus d’être brillante, elle a du talent. Enfin, c’est ce que je crois. Elle-même n’y croit pas, mais serait sans doute en mal de vivre sans ce surplus de confiance en soi qui détermine les vocations. Comme la plupart des gens talentueux que j’ai rencontrés, elle est torturée, passe de l’aplatissement le plus morbide aux morceaux de bravoure verbal ou littéraire les plus magnétiques. C’est parce qu’elle est légion, multiple et herbue. Qui pense en avoir fini avec elle ne touche qu’à sa lisière. Forêt neuve, elle perce le jour en criant, en s’indignant ou en regardant avec acharnement dans le vide. Vous dire à quel point j’ai retrouvé la foi en elle au détour d’une phrase, en l’examinant en entomologue admiratif lors d’une conversation, en surprenant des rythmes forts dans ses textes qu’elle nous offre trop peu souvent.

Nous nous sommes quittés par la pensée sans doute dix fois. De son côté et de mon côté, ce sont des choses qui se sentent, qui s’entendent à travers les mots tus, les commentaires dépités qui tombent sans exiger une réplique. J’ai été partagé en esprit, lorsqu’une ritournelle qu’elle chante depuis peu, par exemple, un de ses ver d’oreille persistant, implique un ménage à trois. Parfois je me sens Jules, quelquefois Jim. Mais, je vous rassure, je me sens Bertrand assez souvent. L’amour qu’elle me réserve est sans doute moins fort que celui que je lui porte. Elle me l’a confirmé. Je m’en suis contenté. Nos étreintes sont vraies, nos connivences intellectuelles se multiplient. On peut singer l’amour, mais on ne peut pas mimer l’attachement. Nos rapports varient, mais notre amour surnage.

La littérature passe par les mêmes canaux organiques que l’amour. Par la pensée, je suis aussi infidèle à mon roman en cours qu’à ma blonde. Un matin de grand éveil littéraire, un de ces matins où l’on est persuadé que nos mains vont pianoter à Mach 3 sur notre clavier, des journées d’espoir créatif parfait, je sens monter en moi un sentiment amoureux vivace, une tension profondément excitante. Celle qui vient lorsqu’on réalise un désir, presque un sentiment d’adultère. J’ai cette impression idiote que je trompe tous mes amis, ma blonde, ma famille, en écrivant. J’ai cette persistante impression que je ne suis vrai avec les autres et moi-même qu’en empruntant les hardes d’un personnage ou en coulant sur la feuille virtuelle des mots que j’aurai à crier lors d’une lecture publique. Dans la vie de tous les jours, j’emprunte mille rôles, dans mes livres, je les expose tous, offrant en cela tous les visages qui fondent ma déroutante quoique non exceptionnelle vie d’être humain en contexte sociétal.

Ces matins où je suis gonflé à bloc,  je n’écris souvent qu’une page ou deux, j’enligne deux ou trois concepts ou idées de scènes. Puis je cherche à me divertir. Tromper son roman est banal. J’en ai deux sur la planche à dessin présentement. Un, plus complexe, que j’imagine une glorieuse somme d’au moins quatre cents pages. J’en suis à quarante. L’autre, un texte court, un roman vif, une flèche (enfin, un désir de flèche, pour paraphraser ce que Charles Dantzig énonçait à propos des livres qui filent, qui peuvent devenir des chefs-d’œuvre). Mes désirs sont grands, mon amour est sidéral. L’amour idéalisé et les rêves de chefs-d’œuvre partent un peu des mêmes neurones ou des mêmes connexions neuronales qui gèrent la libido. Je viens de louer un chalet à Trenholm, en Estrie, à la fin juin, pour (et je me prépare à consacrer la plupart de mon temps à ce roman court, j’organise ma fidélité indéfectible à ce roman pendant une semaine intensive) en coucher la majeure partie en cinq jours. Je suis optimiste. J’ai aimé, j’aime, j’ai écrit, j’écris, je sais que j’en suis capable.

Je trompe tout le monde je n’existe que dans mes textes. Sans doute que je me trompe moi-même dans mes textes, mais cela n’est pas l’objet de mon billet.

En amour nous trompons tout le monde aussi.

L’amour est la pièce de théâtre la plus galvaudée et la moins originale en ville. Nous faisons absolument tout pour y tenir un rôle. Nous y rêvons. Nous nous y projetons. Lumière ou fard, nous aimons nous imaginer sur sa scène. L’amour c’est six cents ans de scénarios divers et de produits culturels innombrables. Nous avons l’embarras du choix. Tous les rôles sont permis.

Les débuts de la littérature datent un peu de la même époque.

Tristan et Iseut, l’amour courtois. L’écriture courtoise, les poèmes à sa dame.

Enfin.

Organiquement, génétiquement, les métabolismes neuronaux qui ont créé l’un et l’autre ont environ le même âge.

J’irais plus loin en affirmant qu’un roman est un peu un amoureux ou une amoureuse.  On tourne autour, on le sollicite, on l’imagine, on apprend à le connaître, puis on passe tellement de temps avec lui qu’on en vient à l’aimer, littéralement, à le chérir, à sentir qu’on le trompe dès qu’on l’abandonne trop longtemps ou qu’on le délaisse sans plan.

Un roman autant qu’une relation amoureuse peut nous permettre d’avancer dans la vie, de fuir le côté stagnant de la routine, de voyager un peu et de ne pas tirer la paille courte dans la main du moussaillon. On ralentit le temps, on densifie la vie, on sculpte notre illusion de soi avec plus de panache.

Cioran avait beau répondre, aux gens qui adulaient ses livres et lui demandaient un autographe, qu’ils se pâmaient pour des «conneries». Toutefois, il est entendu qu’une œuvre publiée, si elle est le moindrement appréciée, nous habille d’un vêtement qui nous change, qui modifie notre allure. En tant que vêtement, on peut toujours le déchirer, le brûler, le piétiner et l’oublier au plus vite dans une friperie amicale qui le reprendra avec dignité et le redistribuera aux plus friands de guenilles, mais il reste qu’un livre est un habit.

L’amour est également un habit social.

La fidélité n’existe pas parce que nous vivons d’une tension à l’autre, de la résolution de l’une d’entre elles à l’irrésolution de certaines. L’accumulation de ces tensions, pour la plupart irrésolues, tisse notre habit, conçoit notre amour. Ce que nous appelons la fidélité est plus un couvercle, en quelque sorte, qui cache nos processus cérébraux, qu’une vérité vertueuse.

Roman, amour, habit. Nous imaginons des histoires d’amour comme des romans parce que nous nous préférons habillés que nus.

La fidélité est notre couturière, elle fait les liens entre les tissus et répare les trous-surprises et les déchirures dans le temps.

Je suis amoureux de ma blonde. Je suis amoureux de mes projets de roman. Je me sens habillé. Je suis fidèle à l’une et aux autres, en gardant mes inconstances pour moi, en allant chez ma couturière de l’esprit, quand le besoin s’en fait sentir.

Published in:Uncategorized |on avril 9th, 2013 |2 Commentaires »


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