Archive for mars, 2011

Sergent Hartman, la mélancolie de la transition, Martine Audet

«L’expérience agace mais noircit du papier»

Martine Audet, je demande pardon à l’espèce qui brille

Je ne vais pas mieux que le sergent rêveur d’une armée d’analphabètes.

La mélancolie s’empare de moi avec des gants de mauvais monstre de série B et je la laisse faire, incrédule, dissous, zombie en pantalon de jogging noir à rayures blanches acheté chez Zellers; un enfant des arts sans cochon de porcelaine, un écrivain, un amoureux, un bardé de bonheurs sans rémunération.

Depuis des mois je cherche un emploi en région, dans Lanaudière, j’ai déversé des tonnes de CV sur des cibles vertes et je n’ai récolté que du silence, ou, au mieux, des commentaires du type : «Votre CV est intéressant, mais on va préférer quelqu’un du village, quelqu’un de la région.» Exit les emplois à temps partiel qui sauraient me faire vivre honorablement (et combler les ridicules obligations financières qu’exigent de moi ma blonde. Jusqu’en avril, je me suis acquitté de mes humbles dettes, mais au-delà ?)
J’écris, je lis, je visionne des tas de films loués au dépanneur principal à Saint-Liguori, je ne suis pas à plaindre et plusieurs projets littéraires emballants me sont tombés dessus, la partie agréable de ma vie d’écrivain en région n’a jamais été entamée, mon blogue, mes projets à La Courte Échelle, mon roman terminé, un autre roman en chantier, mes nouvelles chroniques (histoire régionale et cinéma) dans le magazine MAG + 45 (distribué gratuitement dans la région de Lanaudière, pige rémunérée), des petites commandes d’article sur la vie littéraire (commandes sans rémunération), des bons papiers sur le collectif ÊTRE UN HÉROS, des projets secrets en branle, je ne chôme pas de mes doigts et mes efforts sont récompensés par des commentaires chaleureux, généreux et positifs. En somme, en digne prolétaire de la page blanche, j’accomplis ce que l’on attend de moi, souvent en devançant les dates de tombées prévues; les délais à perpétuité me scient la tête, me tronçonnent durement le mâche-mots.

Dans cette longue épreuve de mélancolie mild, à peine plus lourde qu’un repas avec un surplus de féculent, mais aussi agaçante qu’une mauvaise nuit de sommeil, j’ai même expédié un CV au BIG FOOT PAINTBALL à Saint-Alponse-de-Rodriguez pour travailler la fin de semaine comme comédien ou animateur de foule. Un CV parmi tant d’autres, transmis par bravade, ma lettre d’introduction faisant valoir mes talents d’improvisateur et mes semi-talents de comédiens. En guise d’exemple de mes capacités d’acteur, je leur avais communiqué le lien du vidéo Tontinette, sur YOU TUBE. Une de mes performances de lecture publique filmée, un texte performé lors d’une soirée entre musiciens et poètes à la Casa Oscura. J’y suis badin, farfelu et outrancier. Mon visage tente d’inventer des mimiques mais je grimace finalement avec une raideur de jeune comédien dans Virginie et suis aussi drôle qu’un tapis persé qui se prendrait pour un tapis persan.

Ironie du sort, le sympathique Westley de BIG FOOT PAINTBALL est la seule personne qui m’a convoqué à une entrevue. Il voulait m’offrir le rôle du sergent Hartman qui accueille les joueurs au camp et les divertit avant qu’ils n’accèdent aux diverses aires de jeu du terrain.

Vous vous souvenez sans doute du fameux sergent dans le film de Kubrick, Full Metal Jacket. J’aurais pu devenir sa version québécoise, humilier les recrus/participants et terroriser les joueurs. En raccrochant, après avoir dit «oui» au rendez-vous pour l’entrevue, je me suis regardé dans le miroir. J’ai remercié intérieurement cet inconnu d’avoir vu en moi un amuseur de foule potentiel, mais un singulier malaise m’accablait. Je me suis rendu compte soudainement du profond ridicule de cette démarche. Ma blonde, fébrile compagne de mes déboires, a pu, la même journée, faire valoir mes capacités artistique dans un autre domaine, ce qui m’a permis de décrocher un petit contrat qui va repousser un peu plus mes futures crises de mélancolie douce-amère. De contrat en contrat, comme tout le monde, je vais finir par arriver.

Débouché possible de cette histoire : la création d’un personnage de Sergent Artman, humiliant les gens qui ne lisent pas de poésie et méprisent l’art contemporain. Idée : j’allonge les spectateurs, déguisé en sergent de Full Metal Jacket, sur les murs d’une galerie d’art et je les invective copieusement, un à un, en récitant un texte écrit par moi, fustigeant tous les préjugés reliés à la poésie et à l’art contemporain. Prochain personnage de lecture publique à mettre sur pied. Le sergent Artman pourrait aussi fustiger des critiques, des artistes ou des éditeurs.

***

Nous nous voyons peu souvent mais nous échangeons des accolades qui veulent tout dire. Martine Audet, en plus d’être une poète dont le talent et le parcours me fascinent, est aussi une amie.

Récemment, elle m’a expédié par la poste ses deux derniers livres : le ciel n’est qu’un détour à brûler (les grands cimetières I) et je demande pardon à l’espèce qui brille (les grands cimetières II) à l’Hexagone. Entre poètes, le réflexe d’offrir des livres est répandu. C’est que nous sommes certains que notre collègue prendra au moins le temps de feuilleter notre livre, ou mieux, de le lire au complet, motivé par l’intérêt ou la curiosité. Combien de gens sont gênés d’acheter de la poésie ou en achètent parce qu’ils connaissent l’auteur et veulent lui faire plaisir ? Trop. Il y a une frilosité intellectuelle qui persiste autour de cet art et qui me désole. De la mauvaise poésie, tout le monde en lit ou en entend à chaque jour. En ce qui me concerne, la bonne poésie ou la poésie audacieuse sont des denrées tellement rares qu’il ne faut jamais bouder son plaisir de la relire, plusieurs fois, quand on la tient entre les mains. Je dois avouer ici candidement que dans ses deux derniers livres, la magie de Martine opère encore, sa science de l’infra-philosophique, de la liste de quasi maxime et son application lente et langoureuse à chercher les issues incongrues du sens au quotidien, avec un vocabulaire toujours aussi universel, en font une de nos poètes les plus importantes.

ET MAINTENANT ?
LE DÉPEÇAGE
LES CITÉS FLORISSANTES
LES BRUITS DE CHAISES
ET LEURS EXCLAMATIONS
JE DIS TOUJOURS LA VÉRITÉ

(le ciel n’est qu’un détour à brûler, les grands cimetières I, Hexagone, 2010, p.120)

Très peu de poètes disent la vérité. Martine est une de celle-là.

Published in:Uncategorized |on mars 9th, 2011 |2 Comments »


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