Les monstres spectaculaires, esthétique de l’ironie/ridicule, Annie Dufresne

Se ridiculiser éhontément fait partie des pratiques usuelles en art contemporain.

J’ai assisté, samedi dernier, au lancement du collectif Les monstres spectaculaires, publié par Rodrigol, à la taverne/karaoké La remise, coin Resther/Boucher (à deux pas du métro Laurier).

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Au moment du karaoké night, tout le monde bien imbibés, j’en ai profité avec art pour me ridiculiser tous azimuts en y allant de ma voix d’Elvis Laverdure, amalgame de cris aigus et de sons gutturaux forcés, en interprétant des tubes des années 80 (les toujours glorieuses vieilleries du pop), dont Stand and Deliver de Adam and the ants.

Je me souviens fort bien des cours d’art dramatique que j’ai suivis avec Marthe Mercure, quand j’avais à peine 16 ans, cours qui se donnaient dans un local de l’édifice qui abrite maintenant le Laïka. Grande dame du théâtre d’avant-garde, Marthe Mercure me faisait répéter du Shakespeare, la grande tirade de Richard III, en me forçant constamment à sortir des ornières de mon confort de jeune homme gentil, en m’incitant à casser les barrières de mon quant-à-soi, question d’offrir au public la vérité inconsciente de mon interprétation, une espèce de variante du théâtre de la cruauté. Richard III, laid, féroce, intelligent, d’une ambition démesurée, tirailleur, mesquin, sauvage, immoral, c’était un peu ma part sombre, ce que je cachais et qu’elle voulait que je sorte au grand jour. Cet irrépressible désir de crier, en plein milieu d’un stade ou du Madison Square Garden, que j’existe en surplus, que c’est à moi que l’art doit obéir, que c’est ma voix qui va traverser les siècles. Ma coach d’art dramatique voulait que je puise dans les tréfonds de mes désirs les plus inavouables pour rapporter la matière qui me permettrait de trouver «mon» Richard III.

Ce cours d’art dramatique n’aura duré que quelques semaines au bout desquelles je présentais cet extrait de Richard III à un public restreint réuni dans un loft. Markita Boies faisait partie du même spectacle, bénéficiait aussi des directives de Mercure. En somme il s’agissait d’un atelier dans lequel tous les protégés de cette metteur en scène excessive et furieusement vivante offraient des scènes ou extraits de pièces répétés avec la grande dame. Bref, un florilège du travail de ses étudiants et stagiaires.

Que ce soit en art ou en littérature, le conseil qu’elle m’a donné à cette époque me hante toujours et je l’applique le plus souvent possible, que ce soit dans ma vie publique ou dans ce que j’écris. Puissamment habitée par une certitude qui me dépassait, à ce moment-là, elle a crié, dans un instant de grande sincérité artistique, pendant que je m’époumonais en tentant d’interpréter le monologue de Richard III le mieux possible : «N’aie pas peur du ridicule !  N’aie jamais peur du ridicule ! Le ridicule, c’est tout ce qu’il y a au-delà des conventions ! Vas-y à fond dans le ridicule, c’est là que réside la réalité des gens ! Vas-y !»

Je transpose bien entendu à ma façon ce discours qu’elle m’a tenu, en y ajoutant quelques conclusions personnelles, mais il reste que l’important du message assimilé est toujours là, «ne jamais avoir peur du ridicule, c’est là que réside le pur jus de vérité en art».

Sans doute que ce qu’elle voulait exprimer n’était qu’une leçon d’abandon, qu’elle essayait de me faire comprendre que la vulnérabilité est un atout majeur quand on est sur une scène, que le spectateur est venu assister à de la vérité pure et que nous avons les moyens de la lui donner en abandonnant toutes les conventions qui régissent nos gestes et actions.

Mais ce que j’ai souhaité comprendre et retirer de cette leçon sur l’art de l’interprétation excède sans doute son conseil initial. En bref, nous n’en faisons jamais trop, au contraire, même quand l’on croit qu’on en a fait assez, c’est bien souvent perçu comme à peine excessif par le spectateur ou le lecteur averti. En somme, notre machine à surmoi, notre distributrice à conventions est beaucoup plus solide, beaucoup plus exigeante et complexe qu’on ne le croit. La combattre est un sport artistique de tous les instants. Lui ordonner de redevenir le capitaine de nos comportements s’effectue en une phrase, un mot, une attitude, un regard. L’énergie incroyable qu’il faut générer pour se libérer de ce carcan du ridicule, ne serait-ce que le temps de la performance artistique ou de l’écriture d’un texte, on peut la court-circuiter en quelques secondes.

La plupart des phrases ambiguës, des interjections, des clichés, des conseils d’ami ou des millions de message de peur qui régissent notre quotidien le moins dangereux viennent affadir automatiquement toute performance désireuse d’aller plus loin.

+++

 

Reportage poétique, journalisme underground, collectif de littéraires, le livre Les monstres spectaculaires participe de cette esthétique du ridicule, de l’ironie. Moins pour plonger dans des zones franchement hideuses ou malaisantes de nos complexions québécoises que pour constater, affirmer, souligner le détachement, la distance toute hétérogène, presque extraterrestre entre des littéraires montréalais, pour la plupart des gens qui sont passés par l’université, connus comme poètes, auteurs, étudiants, éditeurs, performeurs et dessinateurs et un évènement comme le Monster truck. Le but de l’exercice : rendre compte de leur expérience en tant que spectateurs du MONSTER TRUCK au stade olympique.

Laurence Côté-Fournier écrit : «C’est ça qui arrive/Quand on se lance dans des activités funny/Phony/Avec un genre de pseudo-ironie/Mal assumée/Le bon Dieu nous punit/De nous moquer du pauvre monde».

Visiblement, la posture ironico-ridicule face à la réalité n’a pas conquis entièrement cette auteure, quoique tous les collaborateurs du livre notent, à leur façon, dans une espèce de métadiscours sur leur propre expérience, le côté ironique, désenchanté, mélancolique, ridicule de l’exercice. À la manière d’un vieux télex ou d’un commentaire continu qui se déroule sous l’image, Marc-Antoine K. Phaneuf donne un compte rendu extrêmement précis de l’événement, nomme tous les participants, parle de ses collègues, identifie les tunes de métal/pop qui accompagnent le show, fait des signes de cunnilingus pour s’amuser, bref, je suggère la lecture de ce long extrait du livre pour comprendre la temporalité de l’expérience, saisir le déroulement de l’expédition MONSTER TRUCK et sentir toute l’ironie en soi du spectacle, auto-ironique par nécessité, incluant des mauvais cascadeurs, des performances peu spectaculaires et des animations à l’avenant. Comble de l’ironie, tout le stade olympique semble suivre avec plus d’avidité le score de la game du Canadien contre les Capitals sur l’écran géant que le spectacle en tant que tel.

Ce livre nous donne à lire au moins quatre ou cinq niveaux d’ironie ou de ridicule en jeu. Premier niveau : des intellectuels, littéraires, artistes assistant  au spectacle du MONSTER TRUCK (vraiment pas le public visé). Deuxième niveau : la conscience ironique au deuxième degré de ces mêmes littéraires. Troisième niveau : l’ironie ou le ridicule en soi du spectacle, qui se passe de commentaires. Quatrième niveau : la distanciation ironique même des spectateurs, pour la plupart des enfants et leur père «white trash» qui réagissent avec plus de sincérité au score du Canadien qu’au spectacle devant. Cinquième niveau : le ridicule ou l’ironie d’une artiste que peu de gens aiment vraiment, Annie Dufresne, en séance de signature au MONSTER TRUCK (ça s’invente pas) et qui, anti-ironique, sollicite l’ironie de nos littéraires, surtout celle de Mathieu Arsenault, qui se voit obligée de satisfaire son désir d’attention en badigeonnant un mensonge pour l’approcher : «Je suis un fan de Electro-lise».

Electro-lise est le groupe d’électro-pop d’Annie Dufresne dont Mathieu Arsenault qualifie la musique ainsi, dans son reportage sur l’expérience MONSTER TRUCK: « elle fait genre du rap de blanc pour rire avec des rimes de marde sur de l’électro pseudo-fashion passé date. Ça sonne un peu comme Omnikrom, ou Donzelle mais en pire.»

Chacun des textes des Monstres spectaculaires révèle des pans de ces couches d’ironie et de ridicule qui s’empilent. Catherine Cormier explore le ridicule de ses amis en dressant un portrait de tous les membres de la bande du livre Les Monstres spectaculaires, polaroïds littéraires pris durant l’événement. Émilie Hamel développe un poème dont le titre résume tout : «Il y a du vulgaire dans tout ce qui plaît». Pascal-Angelo Fioramore, peintre, éditeur de Rodrigol, poète, performeur, chanteur des Abdigradationnistes, venu avec ses enfants, relate ses propres souvenirs d’enfance et parle, tout compte fait, de sa déception face au spectacle. Claudine Vachon, dans son texte Maman parano, explore l’ironie même de son statut de mère devant un tel spectacle dangereux. Médéric Boudreault et Vincent Giard y vont à fond dans leur imaginaire surréaliste pour parler de l’événement, tandis que Laurence Fredette-Lussier émet l’hypothèse que ce que les gens cherchent à retrouver en assistant à des spectacles aussi débiles serait un peu de ces plaisirs enfantins inavouables.

Chacun a son «Annie Dufresne» intérieure (désir débile de se faire aimer au-delà même de la compréhension ironique de l’indifférence et des intentions malveillantes des autres). Chacun teste les limites de sa propre ironie. Mais dans le fond, tout ce que tout le monde veut, c’est de jouir le plus souvent possible de plaisirs inavouables tout en laissant sa trace.


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Published in:Uncategorized |on juin 20th, 2011 |

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