Le lac Taureau, le calme, le village englouti
Nerveux tel un écureuil roux, je ne suis pas un modèle de calme.
Ce n’est pas simple le calme. C’est un état rare que nous procure une conjonction d’événements encore plus rare.
L’apaisement total et continu de tous les éléments qui nous entourent est une perspective farfelue pour celui qui réside en ville, mais, et je vous prie de me croire, également inusitée en campagne. J’habite devant la route 346. Même si la Ouareau coule tout au bas du terrain de chez ma blonde, que nos voisins sont peu bruyants, et que des champs cultivés forment la fin de l’horizon en avant tout comme dans la cours, en sautant par dessus la rivière, la route nous rappelle à plusieurs moments que nous ne sommes pas si éloignés de l’agitation des hommes.
Je ne parle pas ici des mystérieuses colères de la nature en campagne, ces orages gigantesques qui craquent et grincent jusqu’au point où l’on comprend nos ancêtres d’en avoir fait des déités diverses.
Bref, un cri d’oiseau, une parole, une voiture, la radio, la télévision, le son des minuteries de cuisson, de la hotte, du grille-pain, de la bouilloire, le son de la musique, une narration écoutée sur le web, un coup de vent, un bruissement, viennent nous enseigner à perpétuité que la vie est mouvement, chaos, variété, palabres, roucoulements, cris des choses et des êtres pour affirmer justement qu’il n’y a pas de répit à vouloir exister ouvertement.
Il y a quelques jours nous avons poussé notre désir de prise de contact avec la nature un peu plus loin. Nous nous sommes retrouvés au lac Taureau, un peu passé Saint-Michel-des-Saints, là où ma blonde, fascinée, m’a répété que nous étions à la limite des routes asphaltées dans Lanaudière. Le bout du monde quoi, cet espace mythique où les frontières s’achèvent, où la nature reprend sa souveraineté, là où les hommes redeviennent des animaux comme les autres.
Nous marchions sur la vaste étendue de sable du lac Taureau, suivant la berge, progressant sur une surface ondulée à la perfection, sol de sable caramel et chocolat, protégé par un mince glaçage d’eau recouvrant à perte de vue ces longs plans de matière broyée et lisse.
Au premier abord, cette plage infinie, qui ne supporte, sur une très longue portée, qu’une toute petite quantité d’eau, (on peut rejoindre, presque, le centre du lac, en roulant nos pantalons) semble avoir été déposée là, offerte, conçue par des ingénieurs pour le plaisir podiatrique des hommes. Ma blonde, en foulant pieds nus cette longue promenade de sable fin a, en effet, constaté les pouvoirs polisseurs de cet élément. Plante des pieds douces, finement poncée par notre marche patiente.
Il y a peu d’installations autour du lac Taureau. Mais il y en a. Nous en avons donc profité pour louer un kayak ouvert à deux places. Nous étions enrobés tels deux œufs dans leur contenant de carton, tellement la coque de ce petit bateau correspondait aux formes humaines assises. Nos corps épousaient les moules presque parfaitement. Ma blonde n’ayant pas si mal au dos que cela (ce qui est un de ses problèmes récurrents sur tous les appareils de sport) et moi, de petite taille, toutes les parties de ma chair et de mes os étaient adéquatement soutenus par le moulage.
Nous avons pagayés sous ces nuages bas et cléments, immense tableau de taches blanches à la Borduas, sous un soleil agréable et une absence de vent.
Au milieu du lac, nous avons décidé de cesser toute activité. Pas de courant, pas de vent, pas de bruit de moteur, un soleil qui ne criait pas sa chaleur, un ciel sans hydravion ni mouvement. Nous sommes restés là, quelques minutes, en déposant nos pagaies sur un creux prévu à cet effet tout près de nos pieds respectifs. Aucun clapotis d’eau n’est venu détruire cette forte impression de calme. Cette précieuse et rare sensation de calme qui nous entourait.
Il n’y avait rien à dire, rien à faire, il suffisait d’être là, assis, supportés par le poids de l’eau, en reniflant paisiblement l’air qui nous est apparu vivifiant, pur, sans s’exclamer outrageusement que nous touchions à du bonheur palpable, libres comme toutes les fois où l’on a la nette impression d’être entré dans un vortex de «pause de la fébrilité ambiante», nous, soudainement à deux, au centre de l’ouragan de la vie, sur un point abstrait où rien ne bouge tandis que tout autour s’agite la nature, les hommes, les désirs, l’avenir, les naissances, les morts, les blessures, les haines, les amours déçus et les projets mégalomaniaques des entrepreneurs compétitifs.
Rien, même pas le bruit de notre souffle - nous le retenions presque – nous divertissait de cette conviction forte, persuadés que nous vivions une espèce d’épiphanie discrète, belle.
Nous étions grisés de calme.
Note : le lac Taureau est un réservoir, ce n’est pas un lac. Il a été créé par le désir des hommes, pour améliorer leur confort, pour amener l’électricité dans les environs jusqu’à Shawinigan. À l’époque, on a même englouti un village, celui de Saint-Ignace-du-lac, pour accommoder les constructeurs du barrage de la Matawin en 1931.
De fait, nous étions effectivement en suspension, au-dessus des préoccupations des hommes, de maisons englouties, de rues sur fond sablonneux, volant sur place, à la manière d’un hélicoptère sans bruits, au-dessus d’un passé oublié, de tensions entreposées.
Le calme n’étant bien sûr qu’une impression, une illusion que nos sens provoquent, quand nous oublions un moment, et pour le bien de notre santé mentale, que pour vivre, quoi que nous entreprenions, il est nécessaire de faire du bruit.