Les chansons et les livres qui font léviter, les trajets en autobus
J’ai hésité longtemps avant de parler de ce phénomène que je trouve foutrement romantique.
Ai-je été envahi par des relents de sentimentalisme ridicule, est-ce un particularisme de ma complexion d’homme dans la quarantaine ? Non. Je sais que vous avez tous vécu la même chose, un jour ou l’autre et que cette sensation est si étrangère à la réalité que l’idée ne vous est peut-être jamais venue de vous en confier.
Livres et chansons me font léviter. Mais tout d’abord, je vous présente le contexte dans lequel cette expérience de lévitation a généralement lieu.
Faire de longs trajets d’autobus est un des aspects les plus mélancoliques de nos obligations de déplacement. Contrairement à l’avion, nous volons à basse altitude, à deux mètre du sol, distribuant notre regard (si nous avons eu la chance de nous asseoir près d’une fenêtre) sur les bribes de nature qui vont et viennent à la vitesse des révolutions du moteur de cette grosse carcasse pataude.
Je suis allé au Saguenay, en fin de semaine, pour participer au Salon du livre, fort bourdonnant, de cet endroit du Québec qui n’est pas à la porte. J’entends par là, qui n’est pas tout à fait en banlieue de Montréal (je vous dis ici, sans arrière-pensée, que j’inclus Saint-Liguori dans la grande banlieue éloignée de la métropole).
En autobus, il s’agit d’un trajet de plus ou moins six heures, avec un transfert d’autobus à Québec.
Étant mélancolique de nature, ce confinement à un banc rembourré, avec appui-pied, dans un espace exigu, pendant tout ce temps, ne me terrifie pas. Et c’est là que vous allez sans doute me trouver romantique. Pour moi, l’autobus est un cagibi à rêves. Plus que l’avion, qui nous impose de passer par des contrôles incessants, de montrer pattes blanches. Sans oublier les techniciens des aéroports qui bombardent avec componction de rayons x tous nos bagages et passent des bâtons détectant les objets de métal sur toute la surface de nos corps discrètement humiliés. L’avion est un pays mené par un dictateur fou. L’autobus est une salle d’attente sympathique entre deux destinations. Dans l’autobus, nous avons un contact direct avec le chauffeur, la paranoïa terroriste est exempte du protocole d’embarquement et la quantité de personnes à bord reste, même si le véhicule est bondé, de proportion humaine.
J’aime lire dans un autobus, j’aime me retirer du monde pendant la majeure partie du trajet, m’isoler confortablement des tracas du réel et voguer allégrement dans mes rêveries.
L’autobus est pour moi un bel oasis de solitude positive.
En allant vers le Saguenay, j’ai presque terminé Breakfast of champions, de Kurt Vonnegut, un livre qui m’avait été recommandé par le rédacteur en chef de Voir Saguenay, qui avait bien aimé le Bureau universel des copyrights et y avait vu des parallèles avec ce livre.
J’avais lu, à plusieurs reprises, sous la plume de Nicolas Dickner, dans le Voir Montréal, le nom de cet auteur, cité à titre de grand écrivain américain. Il s’agit d’une influence majeure du chroniqueur montréalais. J’ai tourné autour de Slaughterhouse five, son roman le plus connu, plusieurs fois, sans jamais vraiment me décider à y plonger (j’avais vu le film tiré de ce roman, sans doute une erreur d’entrée en matière pour cette oeuvre, car celui-ci m’avait laissé froid). J’avais donc hésité jusqu’alors à le lire. Il est toujours intimidant d’aller se coltiner aux grands. Ils nous subjugent, sur leur piédestal historique et nous savons que marcher autour de leur statue ne nous rendra pas meilleur.
Je n’oserais jamais avancer que mon livre se compare à celui de Kurt Vonnegut, c’est bien évident, mais j’ai compris ce que voulait dire Joël Martel du Voir Saguenay en associant nos deux livres. Vonnegut est un écrivain désenchanté qui utilise tous les trucs métanarratifs disponibles pour surprendre le lecteur. L’auteur du livre, Vonnegut lui-même, survient, à la fin du roman, pour aborder ses propres personnages. Je partage le côté désenchanté et métanarratif du programme littéraire de cet auteur, sans compter que je ne dédaigne pas le burlesque littéraire, ce qu’il pratique allégrement aussi. Voilà où la comparaison s’arrête.
Dans ce roman, Breakfast of champions, il met en scène un écrivain de science-fiction, Kilgore Trout, et un vendeur de voiture, Dwayne Hoover, qui, pour des raisons diverses, se dirigent tous deux en utilisant plusieurs moyens de transport, à une espèce de foire du livre qui a lieu dans un Holliday Inn (impression de déjà-vu avec le salon du livre du Saguenay). L’un, Hoover, pour apprendre de la bouche des écrivains des idées originales sur la vie (il va être déçu) et l’autre, Trout, pour participer tout simplement à cette foire du livres, à laquelle il a été invité.
Plusieurs dessins de Vonnegut viennent alléger l’attirail de description du livre (ce qui est toujours louable, les descriptions étant des freins narratifs fatigant), et le sujet principal du roman reste moins l’aventure de ces deux personnages (et des dizaines d’autres circulant dans le roman) que les propos sur la vie, l’Amérique, la guerre du Vietnam, le côté robotique des êtres humains, machines de désirs, de rencontre, de rupture, etc.
J’ai corné tellement de pages de ce livre, signe que ma lecture a été roborative, qu’il me faudrait trop de citations pour rendre compte de tout le plaisir que j’ai eu en lisant ce roman. Je vais me contenter de citer ce passage, de la page 215 (je résidais à la chambre 214 de la Saguenéenne, tiens, un autre parallèle ésotérique gratuit ici).
«As I approached my fiftieth birthday, I had become more and more enraged and mystified by the idiot decisions made by my countrymen. And then I had come suddendly to pity them, for I understood how innocent and natural it was for them to behave so abominably, and with such abominable results : They were doing their best to live like people invented in story books. This was the reason Americans shot each other so often : It was a convenient literary device for ending short stories and book.
Why so many Americans treated by their government as tough their lives were as disposable as paper facial tissue ? Because that was the way authors customarily treated bit-part players in their made-up tales.»
Ergo, ce livre m’a plongé dans un espace mélancolique fortement enivrant.
À mon retour, je suis resté un peu dans cet espace mélancolique, en m’attaquant au dernier Elise Turcotte, Guyana, qui raconte l’histoire d’une mère qui cherche à comprendre, presque contre son gré, en répondant à ses démons intérieurs, le suicide de la coiffeuse de son fils. Le récit alterne entre la parole de la mère et la parole du fils (qui échange avec le fantôme de son père). Atmosphère de polar soft gothique, de quête existentielle, de regard sur les effets de la mort, ce roman est aussi une courte introduction au Guyana, ce pays habité par des indiens expatriés (pays de la coiffeuse suicidée). L’effet Turcotte, ce que j’appelle cette transformation de la réalité en émotions contradictoires, humaines, sensibles, en une arène de vulnérabilité déconcertante qui nous impose certaines humiliations et nous confronte perpétuellement à nos incapacités quotidiennes contre lesquelles nous ne luttons pas, car la réalité nous dépasse toujours, agit sur les mots de ce roman comme un merveilleux baume mélancolique.
La narratrice écrit, à la première page du roman : «Mais moi je suis née pour rester en vie, comme d’autres le sont pour s’épanouir dans l’absence ou au paradis.»
***
Certaines œuvres d’art transportent ce bagage de mélancolie essentiel à mon trajet en autobus.
J’aime léviter dans un autobus.C’est pour cette raison que je m’organise pour apporter des livres et de la musique qui sauront conforter cette forte impression de lévitation.
Quelque chansons me font léviter aussi, augmentent cette sensation d’apesanteur mélancolique qui m’importe. Ces chansons (thésaurisées dans mon IPod nano dorée), pour des raisons de rythme lourd, de paroles mélancolique ou de paroles libératrices, nous donnent l’impression de dominer la réalité, ne serait-ce que pendant leur écoute.
Dans le secret de notre cagibi à rêves, nous écoutons ces chansons en nous imaginant libres et en contrôle de nos vies, au-delà même de nos capacités personnelles, en pleine fantasmagorie de la grenouille qui se transforme vraiment en prince.
Empire state of mind, de Jay-Z et Alicia Key (cinq écoutes durant le trajet); This is the day, de The the (quatre écoutes durant le trajet); The last of the famous international playboy, de Morrissey (quatre écoutes durant le trajet).
Notre liberté totale et réelle est impossible, mais notre liberté fantasmatique est infinie.
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