Mon aliénation tranquille, mon grand désir des centres commerciaux

Ce sont des musées à ciel ouvert, des mines de renseignements sur notre ennui notoire, des pipelines d’informations sur nos aliénations ordinaires. J’aime les centres commerciaux. Ce sont les meilleurs moyens d’oublier qu’on existe.

Je suis un être humain tout à fait conscient des torts de la surconsommation, des dérives du consumérisme. J’ai lu ce qu’il fallait lire pour comprendre notre aliénation aux objets, pour saisir le pouvoir sur nos consciences de la vieille église de la consommation. Pourtant, je ne boude pas les cérémonies consuméristes, les célébrations de l’abondance, la très honteuse exagération de nos besoins, toutes les formes de manipulations éthiques qui nous inventent d’autres nécessités, d’autres raisons de sortir de notre mutisme, de flâner entre les allées, de repérer les spéciaux, perpétuels, les gadgets électroniques, monolithiques aspirations de nos désirs communs.

Je l’admets, je suis un afficionado de l’aliénation, m’en accommode parfois, voue un culte hypocrite à la religion des marques, des spéciaux, du clinquant, des copies d’objets occidentaux déversées par les mafias orientales dans tous les îlots centraux des allées commerciales.

Zélote n’est pas mon choix, je suis un piètre pratiquant, j’achète peu de marques, je reste dans les soubassements de la consommation, je suis excité par les ventes, j’achète à rabais, du toc, du «made in China», des vêtements conçus en Malaisie, je m’extasie devant les rangées d’objets de plastique design, je ne consomme du luxe que pour mon ordinateur ou mes outils d’écriture. En langage populaire, je suis un «cheap». Adepte du Dollarama, je suis en émoi devant tous ces cahiers Canada (en paquet de quatre) pour un dollar, cette bouffe de perruche, ces roulées suisses (marque italienne) au même prix.

L’abondance, les stratégies marketing et les magouilles d’exportation font que je n’ai rien payé à plein prix depuis longtemps. Ici, en Amérique du nord, on ne marchande pas avec les vendeurs, ce sont eux qui nous offrent les meilleurs prix ou font faillite.

La guerre des prix a toujours lieu, contrairement à celle de Troie, nous en sommes tous témoins et en profitons tous. Placides, nous comprenons bien comment fonctionne la rengaine, la courbe des prix, la faconde de l’obsolescence. Toute personne qui attend le temps voulu aura son prix, obtiendra son bien au montant souhaité.

Le flot est grand, le fleuve est pollué, nous continuons de fréquenter les églises de la consommation parce qu’il s’agit d’un culte peu exigeant. On ne nous demande rien, on nous offre tout, on peut tout rapporter. Chaque parcelle de nos vies a été étudiée et mille objets par jour pourraient s’ajouter au quotidien des plus zélés d’entre nous.

Marcher dans un centre commercial, c’est marcher sur mille pays, c’est défiler en triomphe dans un accoutrement hors sujet.

Marcher dans un centre commercial, c’est une psychanalyse gratuite pour enfant roi.

Plus personne ne va à la messe sans être un peu ironique, critique, rieur. Je vois les yeux des gens qui achètent, ils sont souvent sardoniques, la plupart du temps ils jugent, sont critiques. On peut faire chier les vendeurs, déplacer les objets, lancer les vêtements, c’est notre portefeuille qui mène (qui a l’impression de mener, ultime illusion) et nous le faisons savoir à toute personne qui semble l’avoir oublié.

Chaque achat est de l’ennui qu’on troque pour on ne sait plus trop quoi. Parfois même on troque un profond ennui contre un ennui médiocre, rachitique.

J’ai acheté un KOBO à ma copine, j’ai fait entrer les livres numériques par la grande porte dans notre ménage. J’ai fait comme plusieurs milliers de québécois, j’ai suivi la tendance, tout en me sachant aliéné. J’aime les centres commerciaux, les paniers de solde, les livres de poche et les classiques numériques gratuits.

Peut-être même qu’en 2012 je m’achèterai ma propre liseuse et que je lirai enfin La guerre et la paix de Tolstoï, fasciné par le confort de mes doigts qui n’auront plus à soutenir des milliers de page, une grosse brique de poche qui se pèle comme un chou de Savoie.

Il y a de moins en moins de personnes dans les centres commerciaux, de moins en moins de personnes dans les cinémas. Mais je continue à aller à l’église, avec mon feuillet de rabais, mon homélie des ventes, ma «prière de rapporter avec la facture hostie».

Nous n’avons plus besoin que d’un ordinateur branché à internet pour vivre.

Les vieilles églises de la consommation me semblent désertées. Je suis un fervent défenseur du patrimoine et je sais qu’un jour il va falloir décider si on les démolit ou si on les conserve.

Ce jour-là, j’irai faire une dernière dévotion au saint rabais, à la sainte vente.

À cette époque pas très lointaine, nous serons tous devenus si autonomes que notre seule religion sera la perpétuation multi-plateformes de notre moi.


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Published in:Uncategorized |on décembre 30th, 2011 |

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