Mon blogue samizdat, la mort de la dignité journalistique
Aujourd’hui, on ne censure plus ou si peu, mais on diffuse sans payer, on offre des éléments qui ne valent plus rien en soi (l’information et l’opinion) à une société qui, paradoxalement, ne survit et ne se développe que par leur concours. En somme, on ne cesse de brader le pétrole des idées à ceux qui le vendent comme un bassin de contenu aux publicitaires. La diffusion de prestige, la diffusion pour la cote, pour le CV, sur des sites qui ne payent pas leurs collaborateurs est devenue le nouvel esclavage journalistique contemporain.
Le journalisme ne vaut plus rien, l’opinion est une dragée collante que l’on offre aux amateurs de curiosités anodines, la faveur de l’opinion n’est plus qu’une construction rhétorique érigée à coups de sondages contradictoires, de blogueurs-chroniqueurs-associés-à-un-partie-ou-à-une-cause et le travail de politiciens populistes qui offrent deux ou trois choses que le peuple souhaite pour mieux ensuite lui faire ingurgiter une dizaine d’autres qu’il abhorre. La cage s’agrandit, mais les barreaux sont toujours les mêmes : le désir de diffusion, l’illusion d’accomplir son devoir de citoyen, la mainmise du marché sur les aspirations naïvement ambitieuses de ceux qui écrivent.
J’aurais pu, naïvement, offrir mon concours à Voir, à Urbania ou au Huffington Post Québec ou à tout autres site qui hébergent sans payer leurs collaborateurs blogueurs. On leur offre de la diffusion, on leur offre une plateforme, on leur offre des clics potentiels, une rampe de lancement, une opportunité, un lieu de prestige pour diffuser leurs idées, pour mettre de l’avant leurs opinions, pour mettre en valeur leur plume. Oui. Bien entendu, on offre tout ça, avec le sourire, la joie, la bonne humeur, l’espoir et la bonne volonté, oui, on offre tout ça, en ne reconnaissant pas le travail de tous ceux que l’on semble honorer ainsi, cols bleus de la nouvelle, colporteurs de l’opinion, journalistes du dimanche, on leur ouvre grand les portes de la diffusion mais on leur offre moins que McDonald comme salaire pour ne pas dire rien du tout. Les gens de l’esprit, c’est bien connu, sont au-dessus de tout ça, travaillent pour la foi, la charité et les cinq vertus théologales dans un monde athée, stoïque et heureux de l’être, oui, ils sont en fait d’une autre époque ces journalistes et blogueurs du «gratuit», ils espèrent décrocher la lune en faisant du bénévolat, ils sont solidaires, oui, mais de quoi, de la pauvreté, de l’indignité, de la stupidité ?
Mon blogue est un samizdat. Tout bonnement un lieu underground, inconnu, peu visité mais cela me convient. Quatre mille et quelques visites en un an et quelques. Ça me convient. Je ne parle pas pour la multitude et la multitude m’ennuie. La multitude transforme les journalistes ou les écrivains blogueurs en thuriféraires d’une économie de l’information sans les bénéfices des sous qui vont avec. Au-dessus, il y a ceux qui possèdent les sites, qui administrent les médias, qui traitent avec les publicitaires, les concepteurs et les programmeurs, et en-dessous, il y a la plèbe avide de reconnaissance, la plèbe journalistique, écrivailleuse, gentille, si gentille, offerte, pleine de largesse pour des gens qui s’en foutent, une plèbe de scribes qui donne son temps, son énergie, son talent en pur sacrifice (qui n’en est pas un, bien sûr, ils bénéficient tous d’une tribune extraordinaire, d’une plateforme de choix, d’un lieu de prestige).
J’écris dans la marge. Je l’admets. Je ne suis pas consensuel. Mon blogue n’est qu’un samizdat, une publication qui contourne la censure de notre époque, une publication pour laquelle je ne suis pas payée, d’accord, mais une publication qui ne s’affiche pas, parce que c’est devenue la nouvelle tendance médiatique, sur un site d’un acteur majeur de la scène de l’information. Sur l’autoroute de l’information, j’écris dans la ruelle. On vient me lire quand on veut. Je ne suis pas clinquant, il faut d’abord me trouver sur la toile. Mais je n’appartiens à personne et surtout, je ne brade pas ma dignité, en acceptant de migrer gratuitement sur une plateforme plus imposante de diffusion qui ne paye pas mes services. Ceux qui croient améliorer leur sort ainsi se font rouler, ils dévaluent plutôt le travail journalistique, le sort des écrivains, la vie de ceux qui tentent par tous les moyens de vivre de leur plume, la petite vie des pigistes, la vie des journalistes qui vaut décidément, de nos jours, de moins en moins quelque chose.
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