Les fantômes et les démons de la littérature

J’ai peur.

Non pas de mon ombre, mais de la ville. J’ai peur de la ville tout en l’embrassant en grand naïf dégingandé, épris de sa propre folie, de sa tendre criminalité. Trou noir qui engloutit tous les destins, arbre à paroles qui gère le flux des discours, symbole de nonchalance arriviste, grande représentante de la Nature sur terre : la ville m’émeut à un point tel que j’en ai peur.

Si je parle de Montréal avec des airs de Castafiore tremblotante, c’est que j’y suis revenu. Exit la campagne, le calme métaphysique extraordinaire, les oiseaux qui se disputent la nourriture qui tombe de ma mangeoire sur fond de rivière gelée. Une rupture amoureuse m’a redirigé sur la voie de la métropole. Je n’épiloguerai pas sur les raisons de la rupture. Schopenhauer a écrit de grandes choses sur l’amour, a brassé des intuitions que Freud a ensuite utilisées. N’allons pas là. Je ne suis pas amer. Seulement éberlué. La berlue et moi, nous sommes arrivés à Montréal ce samedi, 18 février. Je la tiens avec moi depuis, cette berlue fortifiée, rassurante, qui me dit que tout rapport humain est étrange, que toute félicité est spectaculaire. Le grand bonheur engrangé (j’ai été heureux là-bas, il n’y a aucun doute), tel un capital symbolique immense, en région, près des rives sinuantes de la Ouareau, je suis venu ici le dépenser. Car Montréal est une ville de dépense. J’ai l’impression que chaque jour je retire au guichet de mes acquis pour en donner plus à son avidité culturelle.

Puis il y a les démons, les fantômes, les âmes errantes de la littérature contemporaine, les journalistes, les chroniqueurs, les écrivains, les tonitruants blogueurs, les poètes ténébreux, les commentateurs de ce mince bout de tissus culturel qui sont tous là. Au détour d’une rue, dans le Quartier Latin (où j’ai eu la chance ou la malchance, selon votre point de vue, de me dégoter une colocation), dans un troquet bien connu, ils officient, rôdent, survolent les trottoirs, tous ceux qui font les réputations, les défont, vous jugent, vous administrent des claques de méchanceté entre eux et vous serrent la main en public. Ce sont tous des fantômes de mon passé et de mon présent que je reviens visiter. Je n’ai pas le choix, j’habite maintenant dans la même nécropole littéraire qui les nourrit, les habille et les loge.

Les fantômes et les démons littéraires sont le propre de Montréal, qui danse dans l’histoire de la littérature depuis le tout début du vingtième siècle. Il faut aller jeter un coup d’œil à la collection de Gaétan Dostie, à la Médiathéque Littéraire Gaëtan Dostie pour se rendre compte que tout n’a pas commencé avec Nelligan. Question d’inventer mes propres fantômes, je suis allé déposer à cette médiathèque un Fonds Bertrand-Laverdure, acte totalement narcissique, acte de réconciliation avec les fantômes de mon passé, acte de peur quant au réflexe des historiens du futur. Dans ce fonds, j’ai réuni tous les documents relatifs à mon aventure des Petits Villages (DVD, livres, manuscrits, photos, épreuves, essais graphiques etc.), un tapuscrit d’un livre de poésie inédit, avec sa lettre de refus manuscrite de François Hébert datée de 1996 (dans tous les livres qu’on m’a refusés un peu partout et que je n’ai pas publiés, c’est sans doute le manuscrit que je chéris le plus.), des exemplaires dédicacés de livres de Simone Routier, Rina Lasnier, Josée Yvon, Alain Grandbois, Fernand Ouellette, et bien d’autres affichettes de spectacles que j’ai organisés, des programmes d’autres événements littéraires auxquels j’ai participé, un chapbook avec des versions anglaises de mes poèmes et de ceux de Léon-Guy Dupuis lus à New York au Bowery Poetry Club, etc.

Je ne calmerai pas les fantômes de mon futur en laissant des artefacts de mon passage sur la terre des lettres. Leur indifférence à mon égard est relative, mais je calmerai certainement mes angoisses persistantes de mise au rancard, de sidérante sensation de peur de passer à côté de quelque chose.

Montréal crée ses propres fantômes, en produit à une vitesse formidable, accumulant les échos de spectacles démultipliés, de films excellents présentés une ou quatre fois dans un contexte de festival bilan, de livres fardés ou secs, séchant dans les librairies d’occasion, porte-poussières des sous-sols du Colisée du livre, cercueil de fer de la Collection nationale de la Grande Bibliothèque. Il y a une telle frénésie culturelle à Montréal que nous sommes tentés parfois par l’enthousiasme, les mains au visage puis les mains en «v» au-dessus de la tête, un peu à la manière des vieilles publicités de Toyota, avec le saut dans les airs en moins.

Tout de suite les fantômes et les démons de la ville nous informent de notre impair émotif. S’extasier relève d’une imbécillité de jeune homme pré-pubère, d’un défaut risible de contrôle de ses sphincters culturels. Montréal est une ville stoïque, à la romaine, qui se barde de jeux, de symboles, de festivals pour mieux que ses habitants gardent leur quant-à-soi, leur allure affairée, leur cynisme de bon goût et surtout leur visage sérieux qui nous explique qu’avoir tout vu, que ne pas se surprendre de rien, est la bonne attitude à adopter.

J’ai peur, naïf que je suis, dans cet univers où tout le monde n’a peur de rien. Les fantômes et les démons littéraires circulent à tombeau ouvert et le flux des passants génère un curieux vent d’indifférence bienveillante, à la limite de l’agression.

J’ai peur. Mais je sais que ce sentiment se résorbera, dans quelques jours. Lorsque j’aurai parfaitement intégré la mimique, le masque, de ces gens qui m’entourent. Lorsque les fantômes et les démons de la littérature, m’ayant convenablement reniflé, auront cessé de me tourner autour.


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Published in:Uncategorized |on février 22nd, 2012 |

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